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29.11.2020

Silver Letters 1 : aucune photographie

Je m’allonge sur le sable des jours à la recherche de la lumière

Sur ta peau, de la texture de ta peau - sensation disparue de mes doigts.

Pourtant, je l’ai si souvent caressée ta peau, si souvent parcourue, si souvent effleurée 

De ma langue, de mes lèvres, de l’extrémité de mes phalanges.

Dire cela, dire « ta peau » est devenu presque inconcevable.

Dire « ta peau » est de l'ordre de l'effort phonatoire.

Oser dépasser le silence muré.

Je ne parviens plus à penser « ta peau », j'ai peur de ne plus parvenir à te penser « toi ».

Je m’allonge à la recherche de ton empreinte sur mes rétines usagées,

Mes dents grincent au flou de ton sourire qui s'est fané.

Seules trois images fixes – je mesure à présent combien tu déjouais mes tentatives – ont réussi à te capturer.

Sur l'une - prise de suffisamment loin pour te surprendre - on devine à peine ton visage,

La peau de ton corps a le cuivre de l'été, tu es au bord d'un torrent, tes cheveux sont mouillés,

La couleur de tes yeux - ce vert si particulier qui m'aimantait - n'est pas visible,

Ni celle de tes lèvres. Tes lèvres qui m'embrassaient, chaudes, humides.

Tes lèvres dont je ne sais plus le goût.

Sur les deux autres, tu marches de dos – ne pas donner prise - tes cheveux sont libres,

Ils étaient blonds et longs. Tu portes un jean, une marinière et des baskets blanches – à l'époque,

Je crois que c'était à la mode mais tu te moquais de la mode.

La courbe de tes hanches n'est que sensualité – tout du moins, je veux le concevoir ainsi.

Ces hanches où s'arrimaient mes mains. Insolente beauté minérale.

Je m'allonge sur le sable des années à la recherche de cette lumière si particulière qui, le soir,

Inondait la baie et la digue de pierres maçonnées où nous marchions.

Cette lumière, je l'espère toujours, à chaque fois que je longe le golfe, entre mer et marais,

A chaque fois que la brise qui caresse les roseaux me rappelle ton souffle,

Ton souffle qui peuplait mes nuits.

Une quête apaisée. Comprendre bien après. Quand l'absence s'est installée,

Au creux des années, la béance infinie du manque. Accueillir la douleur,

L'accepter pour douce compagne.

« Aucune photographie » disais-tu. Ne pas être par les grains d’argent emprisonnée

A jamais. Ne pas être comme déjà disparue.

Demeurer présente.

Intensément.

Je m'allonge sur le sable des années, je fouille ma mémoire à la recherche de vieux souvenirs.

J'ai peur, j'ai peur de ne plus parvenir à te penser « toi ».

« Aucune photographie » disais-tu.

« Aucune photographie ».

22.11.2020

Silver Letters 2 : le papier argentique

Ainsi, en ce jour d'automne, alors que se referme la terre

Noire, nous serions à jamais seuls à connaître cet ignoble

Passé. Nous serions à jamais seuls à savoir ce que criait

Ton regard noir d'enfant capturé sur le papier argentique.

 

Ainsi, jusqu'à mon ultime départ, il continuerait donc à hanter

Mes nuits, ce regard. Ce regard que je n'ai su déchiffrer.

Ce regard qui, dans une lutte sourde inégale, affrontait

Celui du photographe, ce voleur de ton enfance murée

Dans le silence. Ce photographe qui dérobait la blondeur

De tes boucles d'enfant, et sur la pellicule, jouissait

De ta souffrance muette, je voudrais que jamais

Il n'eut d'existence. Ce photographe qui avait déjà scellé

Notre destin.

 

Ainsi, en ce jour d'automne, alors que tous ceux qui auraient dû

Te protéger sont désormais à l'abri de cette terre noire, tu serais

A jamais seule à vivre avec cette béance infinie, à sourire

A ceux qui t'entourent et ignorent tout de tes blessures

Parce que tu as choisi le silence.

 

Ainsi, en cette terre, je serais seul à connaître un fragment

Infime de ta vérité, à porter, selon la promesse exigée,

Le fardeau du secret.

 

Parfois, je voudrais t'en vouloir de cette confidence échappée

Des décennies après. Mais, comment le pourrais-je ? Moi

Qui n'ai pas su fermer les portes aux fantômes qui te terrorisaient

Le soir dans la chambre nuptiale. Seule me dévore encore

Une colère infinie envers lui que la terre protège. Je voudrais

Oser briser la stèle érigée en son souvenir, la réduire en infime

Poussière grise et terne, broyer ses os, misérables vestiges,

Et les voir se dissoudre dans les eaux sombres du fleuve

Qui gronde, pour que rien de lui ne demeure sur cette terre.

Je voudrais crier à tous ceux qui, dupés, l'ont aimé,

Au monde entier, quel monstre il était.

 

En ce jour d'automne, alors que se referme la terre, je pense

A toi, lointaine sihouette muette errant dans les landes sombres

De ton enfance dévastée.

En ce jour d'automne, alors que se referme la terre, je ne désire

Que le bleu du ciel, limpide, et qu'un jour, tu choisisses de parler

Pour être enfin apaisée.