Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

01.03.2015

Entretien avec Jérôme Suzat (Cheval Blanc)

Premier et peut-être seul entretien de 2015. Entretien avec Jérôme Suzat que je n'osais croire possible. Je ne connais pas celui qui nous a proposé depuis 2010 sous le nom de Cheval Blanc des chansons fulgurantes dans trois disques : "Révélations", "Révolutions" puis "Rouge" et qui a publié un recueil de poèmes intitulé "Collège". Je vis loin du bruit, des lieux de rencontre, des cercles modernes, des réseaux branchés. Je vis dans cette province où l'ennui peut gagner si l'on n'a pas appris la lenteur.

Un entretien par écrit, à distance, comme pour marquer symboliquement l'entrée dans cette année avec un artiste qui me tient à cœur. Un entretien en raison de ces chansons écrites en français, de cette voix et de ces mélodies qui, depuis leur découverte, sont restées à mes côtés. Un entretien en raison de ces textes dont je ne suis pas certain de saisir toujours le sens ou l'intention. Mais cela n'est pas très important. Ce qui compte, c'est que quelque chose, parfois d'indéfinissable, des chansons, des textes de cet artiste entre en résonance avec quelque chose de vous sans que vous ne sachiez vraiment l'expliquer. Une rencontre inévitable, indispensable, comme un "déjà-là". Une rencontre impossible à oublier.

Je remercie encore Jérôme Suzat d'avoir eu la patience de répondre à mes questions qui, à la relecture, me semblent souvent bien maladroites voire inopportunes.

 musique,chanson,cheval blanc,jerôme suzat,music song,poésie,littérature

Avoir choisi de dénommer votre projet solo « Cheval Blanc » est-ce une volonté de lui donner un sens particulier en relation avec le symbolisme du cheval blanc ? Une des chansons de votre premier EP « Révélations » s'intitule « A la mort du monde » or le cheval blanc participe à l'eschatologie dans de nombreuses cultures. Est-ce un hasard ?

Non, pas plus que votre question, mais ce n'était guère élaboré au début ; «Antipunk Cheval Blanc » est né le 1er janvier 2006 à 0h00, j'écrivais journellement sur ce blog, parfois il s'agissait de moi, parfois d'un autre moi, je me cherchais et je jouais des chansons anglaises sous un autre nom : Collage. J'entre donc dans ma neuvième année, et même si au fond je ne suis qu'un petit âne gris, je songe souvent à l'état du monde dans lequel je vis, à l'horreur globale qui se dévoile sous nos grands yeux absents face à la souffrance réellement vécue, à la pulsion de mort intégrale de l'humanité, à la banalité du mal toujours diversifiée, à sa reproduction mécanique et mimétique sans cesse au-dessus de l'art de vivre et du partage qui ne renversent jamais rien, eux-même toujours déjà vaincus par le cynisme et le nihilisme de l'âge dans lequel nous vivons ; alors, comme les hindous, les musulmans, les chrétiens, les juifs et un bon nombre de peuplades, athées comprises, je rêve le grand chambardement, la révélation, la réparation, Kalki ou la révolution mondiale réelle « et » mythologique. Au niveau moléculaire, certaines de mes chansons font écho à ces légendes, c'est très aimable à vous de l'avoir noté, mais ce n'est plus du jeu si je dois tout décrypter, d'autant que des hallucinations s'y mêlent et qu'il s'agît là de la chose la plus essentielle, et de la moins importante au monde. (Une interprétation intime et minuscule reste cependant possible.)

Votre trilogie « The Art of the Demo » est composée, je crois, de chansons écrites depuis parfois plusieurs années. Est-ce que vous pouvez préciser depuis combien de temps toutes ces chansons ont été composées ? Comment avez-vous effectué le choix notamment pour le dernier volet « Rouge » ? Est-ce que maintenant vous choisiriez de ne pas en publier certaines ?

Entre 2006 et 2009 pour les deux premiers, ROUGE a été enregistré en Août 2010 alors qu'il est sorti en l'état 4 ans plus tard. Comme souvent dans ces cas là, pour de triviales raisons de moyens manquants et de promesses non tenues. Ce ne devait pas, initialement, être un album du cycle des démos. C'est l'unité d'un son, autour d'une petite semaine d'enregistrement dans ma chambre de St Denis qui a choisi pour moi, un ami aussi, j'ai rajouté le Poème Lent qui date de la session de la Mort du Monde et des Amants. Je n'en regrette aucune, cet enregistrement est vieux et n'était pas fait pour voir le jour, j'ai bricolé quelque chose avec pour ne pas disparaître. ROUGE traite du thème pour le moins classique de l'amour, donc de la relation, de l'amitié, de la séparation, de la solitude, c'était un choix délibéré entamé avec les Amants Morts, car venant d'un tout autre monde que celui de la chanson, je voulais me frotter à cette tradition, à ce genre, à ce poncif même, comprendre la chose un peu mieux de l'intérieur, j'ai alors parcouru et rassemblé mes souvenirs, mes expériences, parfois elles se mélangent dans une même chanson, parfois j'en imagine un brin, et bien sûr, il paraît évident, ou plutôt il semble qu'il s'agit d'un disque écrit autour d'un seul amour déçu, d'une seule passion défunte - en fait non - mais l'étonnant et le plus remarquable est que j'ai comme « vécu en vrai» ce disque très peu de temps après l'avoir enregistré, et tout cela crée pour moi un déphasage étrange quant à ces chansons et à cet objet.

J'ai pensé à chaque écoute de vos disques que ce son de la démo, ce son que je qualifierai d''artisanal, ce son de « bricolage inventif » était en fait ce qui convenait le mieux à vos chansons. J'ai du mal à les imaginer dans une autre version. Elles me semblent provoquer beaucoup plus d'émotions qu'avec une profusion d'arrangements et de sophistication technologique. Qu'en pensez-vous ? Si vous en aviez la possibilité, comment voudriez-vous les mettre en sons ?

J'espère que cela fait sens, je vis modestement, je travaille à vivre de peu, je vivais et j'enregistrais dans un endroit exigu, avec un magnéto 16 pistes que l'on m'avait donné, entouré d'instruments chinés, souvent crachotant, c'est une façon de travailler plaisante et inventive, où le possible côtoie l'impossible, les chœurs de ROUGE étaient originalement des idées couchées pour des arrangements (cordes,cuivres et bois) c'est sans doute raccord avec ce que je suis, et ce qui vous touche doit être quelque chose comme de l'honnêteté, une sorte de vérité et le son de cette sorte de vérité. Je vous comprends, mais je n'aurais rien eu contre le fait d'entendre mes chansons autrement, amplement et magistralement, je le regrette et le défends malgré tout, c'est cela l'Art de la démo, c'est aussi le reflet de mes difficultés avec le réel, et finalement juste le son d'un passage à l'acte dans ce réel. Tout est calculé mais rien n'est calculable, c'est ainsi.

Quelles sont les influences musicales, les arrière-plans musicaux qui ont contribué à façonner l'univers sonore de votre trilogie ? N'y-t-il pas un son « Cheval Blanc », par exemple « La révolution est un jeu d'enfant », « Du chaos » ?

Je vous remercie, avoir une patte, un son c'est au minimum ce que l'on recherche, voir ce que l'on espère, il est difficile de répondre à ça, c'est ce que je fais avec ce que j'ai à un moment donné, rien de plus. Mes goûts musicaux sont absolument divers et variés, je n'ai pas de nom à vous donner, ni présent ni passé, le rôle de l'inconscient et de l'enfance est sans doute aussi important que tel groupe hollandais méconnu ou que tel ensemble pittoresque. J'entends John Cage à l'heure où je relis ces lignes, je veux vous dire par là que j'écoute essentiellement des choses qui me « dépassent » au sens propre comme au figuré, je ne sais pas ensuite ce qu'il en reste et ce qui se mélange à ce que j'écoutais petit garçon ou adolescent, c'est un peu plus mystérieux que ce que l'on croit le plus souvent, comme la réalité d'une grille d'accords qui revient sans cesse se glisser dans vos doigts.

Deux instruments ( guitare et claviers) occupent une place importante dans vos chansons ? Est-ce en raison seulement des moyens disponibles ?

Ce sont les seuls instruments que je pratique un peu avec le chant, j'ai commencé à 17 ans par la basse, la guitare, après avoir surmonté un pénible blocage j'ai pu chanter, et le piano est arrivé très tard comme une évidence, un sentiment de « déjà-là » que j'aurais évité ma vie durant, je ne joue que d'instruments que je comprends de façon naturelle et instinctive, j'adorerais jouer de la batterie, et pour continuer la question précédente, je suis un autodidacte en tout, plus ou moins tenace et tenant de l'école punk savante.

Comment se déroule le processus de création de vos chansons ? Quel est le rapport entre l'écriture musicale et celle des textes ?

Dans la majorité des cas je commence par le texte, préfère un phrasé mesuré pour obtenir une mélodie simple et fluide, recherche en général une évidence dans l'expression et dans les mots, ceci pour en arriver à un genre de chanson très classique, c'est une étude de ce genre, et un choix qui n'a rien d'éternel ; mais il y a des exceptions, parfois j'ouvre mes cahiers et j'improvise pour voir si quelques lignes seraient chantables, à la Mort du Monde et Viens dans mes bras sont nées ainsi. Instrumentalement je passe plutôt mon temps à jouer sans cadre, sans but, sans micro, parfois je note une suite d'accord que je ne relis jamais, tout cela reste à moi, il est possible que j'essaie d'enregistrer des choses plus de ce côté là dans le futur ; en fait, il est vraisemblable que vous ne connaissiez qu'une maigre partie de ce qu'il m'est difficile d'appeler un travail.

Il y a dans la plupart de vos chansons un travail sur la durée, sur le rythme qui instaure une lenteur. Est-ce qu'il s'agit d'une volonté délibérée ? Quel est l'effet recherché ?

Si effet il y a, il naît dans l'union d'un tangage intime et d'une scansion ancrée dans ma mémoire, comme le mariage du souffle et de l'eau. L'absence de percussions et de compagnons de route accentue certainement cette impression. La répétition et la répétition des habitudes prend parfois sa source dans la peur de l'abandon et la jouissance de son propre abandon.

Des œuvres de l'artiste Corinne Jullien apparaissent sur votre 33T « Rouge » et sur la couverture de votre recueil de poèmes « Collège » (un calque). Quelles sont les raisons de ces choix ?

Très clairement la fidélité en amitié, un goût certain pour les jeux cycliques du temps, mais aussi un lien et sa pertinente résonance par l'image.

Dans votre recueil de poèmes, il y a des références à des textes gnostiques (Évangile de Marie), au Nouveau Testament (l'épée du Livre de Jean poème 93), à la religion, à Dieu. Un de vos EP a pour titre « Révélations ». Vos écrits semblent inspirés très fréquemment par ces thématiques avec celles de l'amour, de la passion, de la séparation, de l'absence, du chaos, du néant, de la fin. Pour autant, une chanson telle que « Ma ville » montre que vous pouvez aussi traiter d'autres thèmes.

J'écris autour d'un rêve et d'une réalité, j'écris au sujet d'un sentiment et d'une histoire, très pudiquement, je préfère ne pas être tout à fait compris, et je suis bien trop fainéant pour écrire sur tout et n'importe quoi.

Pourriez-vous nous parler de vos collaborations avec d'autres artistes par exemple avec La Féline dont le premier album est sorti en novembre 2014 ? Vous semblez pourtant avoir des écriture assez éloignées ? 

J'ai rencontré Agnès Gayraud de La Féline au Cercle Pan ! puis elle m'a invité à jouer sur la radio nationale, alors aussi des discussions, ma science de l'échec scolaire ajoutée à sa posture dialectique et magistrale, en fait nous nous croisions souvent, nos albums avaient du mal à se faire et nous étions de très bons compagnons d'infortune, c'est une personne magnifique et rare que possède la scène française. Nous ne sommes pas si loin, je suis toujours un enfant de la new wave. J'ai lu quelques textes pour un artiste electro-dark : Elastik, j'ai aussi enregistré un poème avec Dan-Charles Dahan autre artiste électronique mais plus près de la musique concrète. Je suis aussi très proche du peintre Pierre Fichefeux.

Quels sont vos projets pour 2015 ? La sortie d'un album, des concerts, un nouveau recueil de poèmes ?

Je ne sais pas moi-même si je suis encore en vie. J'aimerais faire exister quelques chansons, et des poèmes s’amoncellent, cela dépendra du temps qu'il fait.

Comment faites-vous la différence entre les textes qui seront des poèmes et ceux qui seront des chansons ? Autrement dit, considérez-vous les textes de vos chansons comme des poèmes ou non ? Dans votre recueil, vous instaurez, me semble-t-il, une différence dans vos textes en mentionnant chanson (par exemple texte 32) ?

Un poème n'est pas une chanson, le recueil avait aussi une dimension de journal et de correspondance unilatérale due au blog d'où il s'écrivait avant d'être un livre. J'ai gardé quelques simples (chansons) par fidélité à ce moment, pour leur parfum maladroit, mais honnête, du geste et des signaux contradictoires que lançait mon esprit à ce moment là, une seule est sauvée musicalement. Le titre de Collège entrait dans cette idée de « début » et de « maladroiteté naïve », entre autre.

En épigraphe de votre recueil de poèmes, vous citez Paul Verlaine. Quels sont les poètes qui ont tout particulièrement marqué votre itinéraire personnel ?

J'ai passé toute l'année dernière très proche des cahiers de Paul Valéry, d'un commentaire taoïste du Yi King et d'autres classiques chinois, Guy Debord est sans doute celui qui correspond le plus à ce que vous décrivez, René Daumal et Roger Gilbert-Lecomte me manquent, (là je peux citer quelques noms !), Novalis et l'Hypérion d'Hölderlin, au collège Baudelaire plus que les autres, depuis quelques années déjà il arrive fréquemment que je trouve mes plus grandes émotions poétiques dans la philosophie la plus abstraite qui soit, et ce le plus innocemment du monde, rien n'est fixe autour de mon lit.

Quelle est la question que vous aimeriez que l'on vous pose sur votre travail artistique et qui ne vous est jamais posée ? Quelle(s) réponse(s) donneriez-vous ?

On ne m'a jamais demandé quel était mon nom d'enfant ni quel était mon grade. Ce à quoi je répondrais : « Je m'appelle Jérôme Suzat - je suis un enfant naturel. »

 Pour terminer, qu'écoutez-vous en ce moment ? Que lisez-vous ?

Actuellement je vis avec la TOB, Mozart, Morton Feldman, Zone de Mathias Énard, Le comité invisible, le Mistral, l'Ardèche et les lignes de la main.

Je vous remercie beaucoup pour cet interview. Pour vos poèmes et vos chansons. En adaptant une phrase d'Agnès Gayraud dans un article qu'elle vous a consacré sur son blog, pourvu qu’on s’y abandonne, ils et elles font gagner des paradis.

Je vous en prie, merci à vous.

Les trois albums de Cheval Blanc sont en écoute et en vente sur la page bandcamp de l'éditeur Bruit Blanc :

 

Le recueil de poèmes « Collège » est en vente chez le même éditeur (sur commande aussi chez votre libraire).

Pour ceux qui souhaitent consulter le blog le plus récent de Jérôme Suzat : Jupiter Cheval Vert.

Enfin, vous pouvez aussi lire la chronique que j'avais déjà consacrée aux disques de Cheval Blanc ainsi que le très bel article d'Agnès Gayraud "Cheval blanc : loin devant".

24.12.2014

Interview de l'hapax, un groupe à écouter absolument.

musique,chanson,interview,l'hapax,music,song

La fin de l'année approche. MB&P a le plaisir de publier un troisième entretien réalisé avec l'hapax, un groupe originaire du Nord de la France et présenté dans deux courtes chroniques en octobre 2014. Auteur d'un premier album "circles" en 2012, l'hapax a réalisé un EP "cuttlebone" de 6 titres en 2014. Le trio est composé de Sven (Voix - Guitare), de Tristan Bacro (Piano - Claviers) et de Timothée Couteau (Violoncelle). Cette formation, sans basse ni batterie, crée un univers sonore fascinant, envoutant. Si les morceaux de l'hapax semblent se déployer avec facilité, laissant chaque auditeur se fabriquer ses images mentales, ses voyages imaginaires, ils révèlent aussi une grande qualité d'écriture sans laquelle cette tension, cette intensité ne pourraient saisir l'auditeur.

MB&P : Quelles sont les raisons du choix de ce nom de groupe l'hapax ? De quelle ambition artistique est-il porteur ?

Timothée : l'hapax désigne un événement unique, qui ne se produit qu'une fois et change le cours des choses. La première fois que nous nous sommes rencontrés, sans nous connaître, nous avons décidé qu'en une après-midi nous enregistrerions un morceau et qu'il resterait dans cet état, sans y revenir ultérieurement. Quand le mot 'hapax' est venu à nos oreilles, nous nous sommes reconnus dedans.

MB&P : Je vous ai découverts par le titre « human ». Il y a dans vos compositions une combinaison voix, violoncelle, claviers et guitare qui crée une musique visuelle, quasi-cinématographique et obsédante. Est-ce que c'est un aspect que vous recherchez spécialement, cette force d'évocation ?

Chaque morceau pourrait être un générique de fin... Lorsqu'un film se termine, chacun peut en imaginer le contenu et la suite. Et c'est souvent ce qui revient dans les musiques de l'hapax.. Chacun peut se raconter sa propre histoire ! Et elles peuvent être très différentes : longue marche, recherches, fouilles, jeu de cache cache, rêves et cauchemars, négociations, paysage tourmenté à la fois angoissant et énigmatique, une nature perpétuellement en changement où l'on cherche une place.

MB&P : A l'écoute de « circles » et de « cuttlebone », il m'a semblé que vos compositions musicales avaient légèrement évolué. Je pense par exemple à des titres tels qu'  « adrift & lost », « obnoxious », « timorous », tous magnifiques au demeurant. Il me semble que les effets sont plus présents ainsi que des passages plus heurtés, plus saccadés, plus dissonants qui étaient déjà annoncés dans « plastic » sur votre précédent opus. Qu'en est-il selon vous ?

Quand on a démarré ce projet, on s'est entêté à ne pas utiliser d'autres instruments que les nôtres (voix, guitare, violoncelle et clavier) en gardant un esprit 'acoustique'. Pourtant, nous avons eu l'envie d'y mettre autant d’énergie qu'un groupe de rock. Se contraindre à rester sur son instrument oblige à en explorer toutes les possibilités, et en explorer aussi les côtés sombres. Ce qui nous intéresse aujourd'hui c'est que des moments d'extrême tension côtoient des instants plus posés. Comme un ciel d'été qui virerait à l'orage. Cuttlebone est le préquel de circles, il évoque la fracture provoquée par ces deux visions.

MB&P : Vous avez un univers et un son singuliers. Quelles sont les influences musicales, les arrière-plans musicaux qui ont contribué à les créer ? Il me semble aussi que vous n'êtes jamais dans le trop, l'excès (le trop de notes, le trop d'effets, etc.) mais à la recherche de ce qui sonne juste, de la complémentarité des quatre instruments ?

Moins on utilise d'instruments et plus on a de place. Et plus on a de place, plus notre rôle est important... Et donc, on ne peut pas 'balancer' des notes au hasard, tout s'entend... Ce qui fait, peut être, la force de ce groupe, c'est qu'on n'utilise pas le studio avec toutes ses possibilités d'arrangement, de multipistes, etc. Ce qui nous oblige à rester à nu, et ce qui fait que notre musique n'est pas dépendante d'un effet ou d'un mix, mais juste d'une écriture qui nous permet de la jouer partout : sur des grandes scènes, dans un salon, dans une église, etc.

Nos références sont multiples et variées... Nick Drake, Nick Cave, Tom Waits, Can, Velvet Underground, Tindersticks, Bashung, Mano Solo, Swell, Radiohead...

MB&P : Comment se déroule le travail de création de vos titres ? Est-ce que les textes sont écrits avant, en même temps ? Est-ce qu'il s'agit de compositions collectives ? Existe-t-il une part d'improvisation musicale pour chacun d'entre vous ?

La méthode évolue avec le temps. Au début, Sven arrivait avec une chanson guitare/voix, et l'arrangement piano/violoncelle était fait en une après-midi. Tous les titres de 'circles' ont été enregistrés sur ce principe. Maintenant, on garde cette idée de spontanéité, mais en s'autorisant des écarts. L'improvisation nous sert de source, mais on la filtre ensuite pour trouver les sons définitifs, et écrire l'arrangement.

MB&P : Pour quelles raisons avoir choisi de chanter en anglais ? Est-ce qu'un jour vos textes seront disponibles pour ceux qui comme moi sont plus à l'aise avec l'anglais à l'écrit qu'à l'oral ?

Une question pour Sven, qui écrit les paroles, mais selon moi, écrire en anglais permet que le sens des mots soit un choix pour l'auditeur. Nous les faisons sonner comme des notes de musique. D'ailleurs, si les musiciens n'utilisent que 12 notes, le champ lexical des textes est volontairement restreint pour aller dans ce sens. Pour l'instant, donner le texte reviendrait à brider l'image.

MB&P : Comment faire pour exister dans le paysage musical français ? Je crois que vous avez gagné plusieurs tremplins. Comment envisagez-vous la suite ?

Grande question... Et si nous avions la réponse... Même en ayant gagné quelques tremplins, la route est encore longue, et, peut être que si nous sommes un tout petit peu 'connus' dans le Nord, nous sommes certainement très loin de l'être en dehors de chez nous... Ce dont je suis sûr, c'est qu'il faut y travailler tous les jours...

Avec l'hapax, nous avons toujours eu la chance d'être rattrapés par les événements... Croisons les doigts pour que cela continue !

MB&P : Quelle est la question que vous aimeriez que l'on vous pose sur votre travail artistique et qui ne vous est jamais posée ? Quelle(s) réponse(s) donneriez-vous ?

Hé bien c'est la question qui suit...

MB&P : Quels sont les poètes qui ont tout particulièrement marqué votre itinéraire personnel ?

Sven : Cette question me ravit... je pense que tout commence là ! Découvrir les classiques, Baudelaire, Verlaine, Prévert, Saint John Perse, Mallarmé, Paul Eluard, Lautréamont, Cioran, Apollinaire, Rainer Maria Rilke, Oscar Wilde, la beat generation Bob Kaufman, Ferlinghetti, Allen Ginsberg, Burrough, Bukowsky etc etc... lorsque l'on découvre la poésie, on se rend compte que tout est partout et nulle part... comme dans circles, être perdu et chercher, c'est déjà vivre quelque chose...

MB&P : Pour terminer, qu'écoutez-vous en ce moment ?

Timothée : Personnellement, là, dans mon autoradio, Morcheeba : dive deep. Mais j'avoue que j'écoute tellement de choses pour les travailler que le silence ne me dérange pas !

MB&P : l'hapax, je vous remercie beaucoup non seulement pour avoir accepté cet entretien mais surtout pour vos deux opus qui gagnent à être écoutés par le plus grand nombre.

Merci à vous de contribuer à cela ! Et pour la question que l'on ne nous avait jamais posée !

Vous trouverez ci-dessous une sélection de morceaux de l'hapax. Vous pouvez écouter et vous procurer leurs albums sur leur page bandcamp.

 

01.12.2014

Interview de Sages Comme des Sauvages, un duo à découvrir absolument.

Second entretien publié sur Music Books & Poems et réalisé avec Sages Comme des Sauvages, un duo formé d'Ava Carrère et d'Ismaël Colombani. J'avais présenté ce duo en octobre dans une courte chronique "Découverte". Un peu par hasard, j'avais écouté une chanson mise en images "Brindilles a mon zenfan". Ils m'avaient alors charmé,  enthousiasmé. J'avais même écrit "ce soir, ces deux quasi-inconnus [de moi] me font encore plus aimer la chanson et la vie." Je n'ai pas changé d'avis. Et puis, comme vous pourrez le lire, ils annoncent une belle nouvelle pour 2015. Ce sera l'occasion de les retrouver avec grand plaisir dans ces pages, comme des compagnons que l'on n'a pas vus depuis longtemps mais qui sont toujours dans nos cœurs. Je n'ai qu'un seul regret, ne pas avoir encore eu le plaisir de les écouter en concert. Cela ne saurait tarder.

MB&P : Sages Comme des Sauvages, quelle est l'histoire de ce duo, quelles raisons pour ce nom ?

Ce duo est complètement fortuit. Quand nous nous sommes rencontrés, nous avions chacun nos formations musicales. Au moment de se mettre à la colle on s'est dit que ce serait pas mal de faire de la musique ensemble. Et puis très vite on est parti en vacailles (vacances-travail), ce qui revenait à financer nos vacances en tournant nos deux solos à la suite, augmentés d'une ou deux chansons à deux. Petit à petit, le répertoire commun s'est agrandi et l'an dernier on a ramené d'Athènes un bouzouki et un defi (une percussion sur cadre que jouent les gitans dans le nord du pays). C'est à partir de ce moment que nous sommes devenus un groupe à part entière. Je crois qu'on a eu un nom avant même de construire le répertoire. C'est un jeu de mots mais c'est aussi plus profond, en détournant une expression connue de tous, on évoque la sagesse de celui qui est considéré comme barbare, c'est une invitation à la simplicité, aux choses brutes, mal taillées, pas virtuoses, mais belles.

MB&P : Je vous ai découvert par un titre Brindilles à mon zenfan que je trouve superbe à la fois par son texte, sa musicalité et sa composition. Vos deux voix s'y marient magnifiquement. Pourriez-vous parler de la genèse de cette chanson ?

Ismaël fait aussi de la musique pour une compagnie de danse qui s'appelle Lookatmekid. La danseuse avec laquelle il collabore, Marion Schrotzenberger, est d'origine réunionnaise et ils étaient invités à jouer un spectacle dans le sud de l'île (St Joseph) ainsi qu'à donner un atelier de création avec des lycéens du coin. Ensemble, ils ont fait un travail incroyable et c'est à cette occasion qu'Ismaël a composé Brindilles à mon zenfan. En écrivant cette chanson il a écrit son propre créole, on y retrouve le pouvoir évocateur de cette langue, qui frôle/touche/approche le sens sans s'y attacher. Je les ai rejoints un peu après. On a vite adapté la chanson pour pouvoir la chanter à deux. On dormait dans un gîte avec des fresques sur tous les murs, et on a tourné le clip à toute vitesse le dernier après-midi avant le départ. Une fois revenue en France, j'ai commencé le montage mais on avait pas assez de plans fixes alors j'ai ajouté des dessins que j'avais faits là-bas. Tout est très bricolé mais le brikolaz c'est le principe du créole.

Cette chanson a une résonance particulière, d'un coté elle rappelle l'île de la Réunion et ces moments intenses du spectacle qu'on a vécu là bas, de l'autre le clip vite fait qu'on a monté s'est répandu comme une traînée de poudre (petite traînée de poudre, on a pas non plus d'artillerie de communicants avec nous), il nous a en quelque sorte porté chance. Et puis dernièrement, j'ai appris la mort d'un des jeunes du spectacle qui était un peu notre héros dans la pièce. Il est mort à 17 ans à la suite d'une série d'erreurs médicales. Et voilà que les paroles prennent un sens un peu prémonitoire. C'est à donc à la mémoire d'Olivier Schandené que je dédie cette chanson.

MB&P : Vous reprenez des chansons d'artistes tels qu'Alain Péters et Danyèl Waro  ? Comment se constitue le répertoire de vos reprises ? Quelles sont vos influences ?

Le voyage à la Réunion nous a fortement impressionnés. Quand Ismaël m'a invitée à les rejoindre j'ai étudié plus précisément la musique réunionnaise, surtout le maloya, et les artistes qui m'ont le plus frappée sont Alain Péters et Danyèl Waro. Le créole est une langue qui se chante bien, qui s'adapte, une langue mouvante et plus rythmique, plus musicale que le français académique. Le maloya est composé de rythmes très particuliers, en trois temps avec l'accent sur le deuxième, un cadence difficile à saisir pour des oreilles occidentales, on perd souvent le premier temps, mais c'est ce déséquilibre qui favorise la transe et saisit l'écoute. Aussi, le maloya vient des esclaves, il a été longtemps interdit car considéré comme subversif par les différents gouvernements. Danyèl Waro est très actif politiquement et c'est une dimension également importante pour nous, une résistance à la modernité, à une idée du progrès qui nous désole. L'appellation world music est terriblement arrogante. Elle sous-entend que la musique anglo-saxonne n'est pas dans le monde, ou plutôt qu'elle est tellement omniprésente qu'on ne la voit plus. On constate que dans beaucoup de pays on chante en anglais, au détriment de langues qu'on aimerait pouvoir entendre plus souvent. Le répertoire terrestre est tellement vaste, nous ne comprenons pas cette obsession persistante pour l'anglais (même si Ava est moitié-américaine).

Et puis l'influence est un mot intéressant qui va au-delà de la musique, voire même des arts. Les proches, certaines choses dites, la vue depuis notre salon, le covoiturage sont tous des éléments qui portent une influence plus grande que telle ou telle chanson entendue.

MB&P : Comment se déroule le travail de création de vos propres chansons ? Est-ce qu'elles sont toutes écrites et composées par un seul d'entre vous ?

Comme notre collaboration est assez nouvelle, nous avons commencé par adapter des chansons que nous avions composées en solo chacun. Et puis nous en avons composé de nouvelles, mais chacun de son côté. Ensuite nous les arrangeons ensemble. Il n'y a pas vraiment de façon de faire ou de recette, les chansons arrive par bout, par bricolaz comme on disait plus haut. Nous commençons tout juste à composer ensemble, notamment pour des ateliers de chorale sauvage que nous donnons de temps en temps. Malheureusement elles ne seront pas sur l'album mais nous espérons bien faire un enregistrement spécial chorale.

Nous tentons aussi de garder un aspect simple dans nos chansons. Ne pas "chipoter" trop comme on dit en belge. J'ai été très impressionné par Brassens qui raconte que sur un texte qu'il a écrit il fait plusieurs arrangement pour ne finalement garder que celui qui est le moins tape-à-l'oeil.

MB&P : Ce qui m'a aussi intéressé alors que je n'ai pas encore eu la chance de vous écouter en concert, c'est cette force, cette énergie, cette complicité et ce plaisir qui émanent de vos prestations filmées. Est-ce que la scène vous transfigure ?

Je ne comprends pas très bien la question. La complicité est due sûrement au fait que nous vivons ensemble, la frontière entre la musique et la vie est très poreuse.

Moi je crois avoir saisi un peu le sens de la question. Concernant l'intensité, il s'est passé un truc assez intéressant : nous sommes obligés de jouer assis de par les instruments qu'on utilise -qui, en plus, ont un volume assez faible- ce qui donne un coté dépouillé et frontal, bref pas vraiment du gros spectacle avec effets de lumière et jeu de scène. Tout ça c'est le hasard, mais paradoxalement, il y a comme un rapport d'intensité qui s'est installé avec le public. L'ingénieur du son avec qui nous travaillons prend aussi le parti de ne pas mettre le volume trop fort pour amener les gens à l'écoute, une sorte de simplicité de proposition. Pourtant quand le concert prend, il est possible d'arriver à créer un moment d'une densité fabuleuse. Quelque chose qui se rapprocherait plus du fromage ou du kimchi que de la cuisine nouvelle.

Et puis on est des bavards alors il nous arrive de discuter pas mal entre les chansons.

MB&P : Il ne semble pas exister d'enregistrements de vos chansons à l'exception de quelques vidéos et d'un titre disponible sur bandcamp. Est-ce qu'un album est en préparation ?

Absolument ! Nous avons d'ailleurs de très bonnes nouvelles à ce sujet, encore officieuses mais tout ce que nous pouvons dire c'est que le disque sortira en Octobre prochain. Nous avons eu la chance de croiser le chemin de Christophe Hauser, un ingénieur du son remarquable qui a autant travaillé avec Luc Ferrari que Titi Robin ou Camille, un type d'une polyvalence, d'un enthousiasme et d'une écoute sans pareil. Nous sommes très contents d'avoir pu enregistrer avec lui, il a compris notre musique et il saura la restituer dans son côté brut, terreux. Nous étions d'accord pour éviter une production trop importante et garder un relief, un grain qui manquent malheureusement à beaucoup de disques actuels.

MB&P : Comment faire pour exister dans ce paysage musical où de nombreux projets sont de qualité mais n'ont que peu d'occasions d'être largement partagés ?

Sans vouloir pinailler nous ne participons pas au "développement d'un projet musical" mais jouons dans un groupe de musique (pour les détails concernant cette nuance aller voir Franck Lepage et sa conférence gesticulée "L'éducation populaire monsieur ils n'en ont pas voulu").

Sinon c'est surtout grâce aux autres musiciens et au public que nous pouvons avancer. Il existe une entraide importante dans le milieu de la musique-pas-très-connue. Si le milieu est de plus en plus grignoté par le business et la rentabilité immédiate, il persiste des poches de résistance, du bouche à oreille, des concerts chez les particuliers, qui contournent les logiques mercantiles. Le covoiturage est également une très bonne manière de se faire connaître !

MB&P : Quelle est la question que vous aimeriez que l'on vous pose sur votre travail artistique et que personne ne vous pose jamais ? Quelle réponse donneriez-vous ?

Je dirai plutôt allons boire un coup dès que l'occasion se présente parce que c'est dans les bars qu'on parle le mieux et qu'on a le moins de problèmes de fautes d'orthographes.

MB&P s’intéresse aussi à la littérature notamment à la poésie. Quels sont les poètes qui ont tout particulièrement marqué votre itinéraire ?

Nous avons tous les deux lu et apprécié pas mal de poètes (Henri Michaux, Fernand Deligny, Pavese, Sylvia Plath...) mais en ce moment, ce qui nous occupe surtout c'est Claude Simenon et Marguerite Duras. D'ailleurs, Duras a dit : « Il y a seulement deux écrivains, Simenon et moi. » C'est pas nous qui irons dire le contraire. En tournée c'est Ismaël qui conduit et comme je n'ai pas le permis, je suis chargée de lui faire la lecture.

Et puis souvent la poésie est ailleurs que dans les livres.

MB&P : Pour terminer, qu'écoutez-vous en ce moment ?

De Kift, Zanmari Baré et le Wild Classical Music Ensemble. Nous avons également pris une sacrée rouste esthétique en découvrant le groupe ukrainien Dakha Brakha.

Sages Comme des Sauvages, je vous remercie beaucoup.

Merci à toi.

Le duo Sages Comme des Sauvages peut être retrouvé sur son site ou sur sa page FB

 

01.10.2014

Interview with Clara Engel

music,song,musique,chant,clara engel,interviewPremier entretien publié sur Music, Books & Poems et réalisé avec Clara Engel, auteure-interprète-compositrice canadienne à qui j'avais récemment consacré une chronique intitulée Clara Engel, une artiste sans concessions. Si j'inaugure cette nouvelle rubrique avec Clara Engel, c'est à la fois en raison de son travail artistique mais aussi pour sa position assumée : elle appartient, selon moi, à un cercle restreint de personnes - pas uniquement des artistes - qui ne cèdent pas à n'importe quelle sirène même si il leur en coûte. Clara Engel a choisi de répondre en français à mes questions.

Votre dernier album «Looking​-​Glass Fire » est paru récemment ? Pourriez-vous parler de sa genèse, du choix du titre et des chansons qui le composent ?

L'album précédent, "Ashes and Tangerines" m'a pris quelques années à finir, à cause des dépenses et plusieurs issues personnelles. Alors, "Looking-Glass Fire" était, en partie, une réaction à cette expérience. Je voulais faire quelque chose de simple, juste moi et la guitare et un minimum d'additions instrumentales (overdubs). Le choix du titre vient de la chanson "Violetta is a Mad Bird" -- " ferry me across the ocean of looking-glass fire/and along the writhing road to paradise". La quête impossible, un motif qui revient dans beaucoup de contes de fées, ça m'intéresse beaucoup, et ça peut fonctionner comme symbole de résilience et de transformation psychique aussi. Ce sont des concepts qui me consument.

Vous êtes déjà l'auteure d'une discographie importante depuis votre première réalisation « Jump Of Flame » en 2004. Il me semble que « The Bethlehem Tapes » y occupe une place particulière. Il y a dans cet album, je pense par exemple à « Accompanied By Dreams » une profondeur et une intensité remarquables dans votre chant et en même temps il me semble que vos compositions y ont une ligne moins torturée, que votre chant y est paradoxalement plus apaisé alors même que certains textes sont des plus sombres. Est-ce dû à la collaboration avec Taylor Galassi au violoncelle ? Les conditions d'enregistrement ou les thèmes de vos textes ont-ils imposé cette forme ?

Je pense que, avec cet album, j'ai réussi à capturer quelque chose un peu plus fragile et qui a l'essence d'un moment particulier dans ma vie. C’était enregistré quand je faisais une tournée (East Coast des États-Unis) et quand je voyage pour faire des spectacles, la plupart des fois, je me sens libérée de mes habitudes, libérée du bagage qu'on amasse juste en étant une personne dans un contexte fixé. Alors, il y a quelque chose qui vole, qui perd ses plumes dans cet enregistrement, si ça fait du sens -- à cause des circonstances d'enregistrement. Et Taylor Galassi est un musicien formidable, il est très polyvalent et comprend à un niveau profond ce que j'essaie de faire avec ma musique.

MB&P s’intéresse aussi à la littérature notamment à la poésie. Quels sont les poètes qui vous ont particulièrement marqué dans votre vie de lectrice ?

Theodore Roethke, Helene Cixous, Paul Celan, Virginia Woolf, Essex Hemphill, Vasko Popa, Rainer Maria Rilke, Tove Jansson, William Blake, Leonie Swann, Georges Bataille, Federico Garcia Lorca, Fernando Pessoa - quelques écrivains/poètes importants pour moi.

Vous êtes auteure-interprète-compositrice mais vous avez aussi d'autres facettes artistiques (le dessin). Pourriez-vous nous parler de cette facette ?

J'aime dessiner, oui. C'est secondaire à ma musique, mais c'est quelque chose qui me donne beaucoup de plaisir. Je suis très occupée avec le processus de mon travail -- le processus du chant est très physique, mais le dessin est plus cérébral et méditatif. Je pense que les deux sont complémentaires.

Je crois que vous n'avez pas de label. Est-ce un choix délibéré ?

J'ai travaillé avec quelques petits labels (boutique labels), actuellement : Backwards Music, Arachnidiscs Recordings et Vox Humana. Mais la plupart de ma discographie j'ai fait indépendamment. Je me sens obligée, dans une manière, à faire mon travail, et la direction créative plus conventionelle me dérange beaucoup. Plusieurs "producers" m'ont approché, avec l'idée de reconstruire mes chansons, de les rendre plus acceptables et conventionnelles -- mais je suis contente de la forme de mes chansons et je ne veux pas les rendre moins étranges. Alors, oui, c'est un choix délibéré. Il y a beaucoup de cliques dans le monde du musique, et beaucoup de "image-making" et sexisme, et je le sens beaucoup dans les réponses à mon travail (et le manque de réponses). Je préfére être étrangère dans le 'scène', être moins connue mais servir mes travaux, pas servir les gouts pop-artistiques du jour.

J'ai récemment consacré un article à votre œuvre musicale. Quelles réactions suscite-t-il de votre part notamment sur la dissonance que vous instillez et qui me semble être l'une des composantes essentielles d'une partie de vos chansons?

J'ai vraiment apprécié votre article - et, oui, je pense que mon idée de beauté embrasse des éléments de dissonance. C'est pas vraiment une geste délibéré, c'est plutôt une préférence très personnelle - les sons et formes trop prévisibles ne m'excitent pas. La poésie que j'aime a des éléments de brutalité et de danger, et pour communiquer ça dans la musique on a besoin d'employer plus que les formes conventionnelles offrent.

Quelle est la question que vous aimeriez que l'on vous pose sur votre travail artistique et que personne ne vous pose jamais ? Quelle réponse donneriez-vous?

Je ne sais pas… je préfère les questions plus spécifiques, et quand la personne qui pose les questions prend du temps à se se familiariser avec ma musique les questions sont invariablement plus intéressantes. J'aime les surprises, alors c'est difficile à répondre à cette question. J'aime les questions que vous me posez dans cette interview, par exemple.

Est-ce qu'une tournée en Europe notamment en France est envisageable?

Si plus de gens achètent ma musique, ça serait envisageable ! Je travaille avec très peu de ressources, alors c'est impossible en ce moment. J'aimerais beaucoup faire une tournée en Europe dans le futur.

Je vous remercie.

Je vous remercie aussi ! C’était un vrai plaisir.

© Music,Books & Poems,2014.

Vous trouverez la quasi-totalité de la discographie de Clara Engel sur sa page Bandcamp et sur son site.